Kieran Nugent et la Blanket Protest

Il y a trente ans, Kieran Nugent devenait un symbole de la résistance irlandaise à l’oppression britannique.

Kieran Nugent

La photographie prise par Kiltane (Celtic Minded) représente la fresque murale dédiée à Kieran Nugent, Divis Street, Belfast.

En 1976, l’espoir d’un règlement politique du conflit nord-irlandais avait à peu près disparu. Après des trêves de l’IRA avortées, des rendez-vous manqués, des négociations échouant en raison de l’intransigeance des Loyalistes qui allèrent jusqu’à ordonner une campagne d’assassinats et une grève brutale pour faire capoter un éphémère accord de paix, Sunningdale, le gouvernement de Londres renonça à la recherche d’une solution pacifique, et se lança dès 1975 dans une double campagne de d’ulstérisation (1) du conflit et de criminalisation (2) du Mouvement Républicain, tandis que son homologue dublinois décidait de mesures d’exception à cette même fin, octroyant notamment à l’Armée, ironiquement baptisée en gaélique du même nom que l’IRA provisoire, d’importants pouvoirs de police.

Certes, la mise en place de l’internement (3) administratif en 1971 et des diplock courts (4) l’année suivante indiquait déjà un durcissement du pouvoir britannique, à ceci près que les internés sans procès et autres condamnés pour faits de terrorisme bénéficiaient d’un statut de détention spécial, leur permettant notamment de se vêtir d’habits de ville, de bénéficier de droits de visite supplémentaires et de se réunir relativement librement. Londres ménageait ainsi des voies de communication, les représentants des prisonniers les plus influents servant souvent d’intermédiaires entre le gouvernement et l’état-major de l’IRA provisoire.

Aboutissement de la politique de criminalisation des “adversaires”, la décision le 1er mars 1976 par Merlyn Rees, Secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, de supprimer ce statut spécial aux prisonniers condamnés pour des faits de terrorisme, fut rapidement considérée par le Mouvement Républicain comme un point de non retour, qui entraîna la radicalisation des prisonniers et leur émergence comme leaders de leurs communautés, à rebours de l’objectif initial de Londres. Quelques mois plus tard, le 14 septembre, Kieran Nugent, premier condamné sous ce nouveau régime carcéral, fut envoyé les nouveaux H-Blocks de la prison de Maze, où il refusa de porter l’uniforme de la prison, se vêtant seulement de la couverture (blanket) réglementaire du lit de la cellule.

La Blanket Protest était née, premier acte de résistance des prisonniers républicains à l’utilisation de l’oppression carcérale pour briser le Mouvement tout entier. Elle allait s’intensifier au fil des ans, plus de trois cents hommes étant on the blanket en 1978, et se transformer même en Dirty Blanket Protest,lorsque les autorités carcérales interdirent l’accès des sanitaires aux prisonniers non vêtus d’un uniforme conforme. Cette forme de résistance passive surprit le gouvernement Thatcher par son intransigeance radicale, mais ne parvint à obtenir gain de cause, la reconnaissance d’un statut de prisonnier politique . Au bout de cette logique sacrificielle, enracinée dans la culture irlandaise, il y a la grève de la faim, la campagne avortée de la fin de l’année 1980, et les célèbres hunger strikes de 1981. Au final, ces cinq années de protestation semblent avoir été vaines. Elles marquent cependant un tournant pour le Mouvement Républicain, avec l’émergence de la priorité à l’action politique sur l’action armée qui aboutira aux cessez-le-feu des années 1990, avec la formation d’une élite très politisée parmi les Volontaires emprisonnés. Autre conséquence, le rapprochement des diverses composantes républicaines, jusque là plus enclines à accentuer leurs différences. Et surtout, elles montrent au gouvernement britannique que la plus féroce répression ne viendra pas à bout de la résistance d’un peuple.

Comme ses compagnons on the blanket, Kieran Nugent était un simple jeune homme de la classe ouvrière du nord de l’irlande, qui ne serait jamais rentré dans l’histoire sans cette oppression injuste, dont il vécut tous les avatars, de l’internement sans procès à la condamnation criminelle et l’incarcération dans les H-Blocks. Il mourut bien des années plus tard, libre.

Comme toujours, pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Conflict Archive on the INternet. Et le spécial Hunger Strikers sur Life in Paradise.

Kieran Nugent

(1) Ulstérisation :décision conjointe du gouvernement de Londres et de l’état-major de l’armée britannique de remplacer progressivement à partir de 1975 l’essentiel de leurs troupes, estimées à 15.000 hommes, par la police RUC locale, ainsi que les réservistes et les membres de l’Ulster Defence Regiment.

(2) Criminalisation : condamnation des militants républicains, soit à des peines de droit commun pour des faits avérés ou non de petite criminalité, soit à de lourdes peines pour des faits de terrorisme (comprenant notamment le simple port d’arme prohibé, valant quatorze années de détention). Cette politique est la conséquence de l’échec médiatique de l’internement administratif, qui faisait passer les internés pour des prisonniers politiques.

(3) Internement : mesure de détention administrative sans jugement applicable à toute personne soupçonnée par les autorités d’appartenance à un groupe paramilitaire, sans que celles-ci n’aient de comptes à rendre. La politique d’internements massifs fut vécue par la communauté républicaine comme le symbole de la prise de partie pro-unioniste du gouvernement britannique ayant repris les six comtés sous administration directe. Mise en place le 9 août 1971, elle fut supprimée en 1975. Au total 1981 personnes furent embastillées, dont seulement 107 loyalistes, statistique donnant du crédit aux accusations de partialité et de collusion proférées par le Mouvement Républicain Irlandais.

(4) Diplock Court : cour spéciale de justice, composée d’un seul juge, mise en place en Irlande du Nord en 1972 dans le but théorique de mettre fin aux intimidations de jurés. Le droit à être jugé par un jury est donc suspendu. Mesure également controversée, la décision de la supprimer partiellement à l’horizon de l’été 2007 n’a été prise qu’en août 2006.

~ par parisbhoy le 14 septembre 2006.

5 Réponses to “Kieran Nugent et la Blanket Protest”

  1. [...] Army (IRA) ou de l’Irish National Liberation Army (INLA) était commis. L’histoire de Kieran Nugent illustre bien l’abandon des grands principes de l’habeas corpus dont se targuent les [...]

  2. [...] de l’IRA et des autres organisations républicaines étaient traités, notamment la blanket protest que lançait le premier Volontaire engeôlé sous ce nouveau régime de droit commun. Elle marque [...]

  3. [...] pénitenciaire, et devaient donc rester nus dans le froid des cellules. Suivant l’exemple de Kieran Nugent, le premier “droit commun”, ils firent même la grève de l’hygiène pendant [...]

  4. [...] part in the various protests against the new statute to which they were subjected. Inspired by Kieran Nugent, the Republicans refused the port of the prisoners uniform, and were to remain naked in the cold [...]

  5. [...] plus tôt, les mêmes instances avaient refusé de reconnaître une première plainte déposée par Kieran Nugent, le leader de la blanket protest, mais ce dernier avait été débouté, le statut de prisonnier [...]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.