Il y a 26 ans mourait Bobby Sands
C’était il y a vingt-six ans. Je me souviens avoir entendu la triste nouvelle dans un journal de FR3 Bretagne, qui donnait régulièrement des informations sur l’état des grévistes de la faim abandonnés à leur sort inéluctable dans cette triste prison du nord de l’Irlande. Je me souviens que mes parents et moi, surpris en plein dîner, étions émus et dégoûtés, réunis autour de la table de la cuisine. Je me souviens avoir laissé coulé quelques larmes. Pourtant, à l’époque, je ne connaissais pas grand chose à la question irlandaise, à l’histoire de l’île et à la lutte de ces jeunes gens et jeunes filles qui voulaient être traités en citoyens normaux. J’ai peut-être été touché par la médiatisation de l’événement, l’émotion de ces gens éplorés qui s’épanchaient à l’écran.
Je n’ai pas oublié mes larmes. Plus tard, je me suis intéressé avec passion à l’Irlande ; et j’ai compris. Un peu mieux. J’ai compris que Bobby Sands était un jeune Irlandais de Belfast, qui, adolescent, avait vécu l’émergence du mouvement des droits civiques, terriblement réprimé par le pouvoir unioniste et ses milices, puis par le gouvernement britannique et son armée brutale. Bobby Sands s’engagea dans la lutte comme Volontaire, comme bien d’autres de sa génération, à une époque où le seul fait d’être un jeune membre de la communauté républicaine pouvait valoir d’être interné administrativement, sans procès. En ce temps-là ces mouvements de libération étaient considérés comme légitimes ; mais nul doute qu’aujourd’hui le discours de l’occupant les traitant de terroristes serait repris tel quel dans l’essentiel des média français. Le pouvoir, quelle que soit sa légitimité démocratique réelle, a raison a priori et sans contestation. Il suffit de regarder vers la Russie et le Caucase.
A dix-huit ans, Bobby Sands fut arrêté une première fois. Quelques armes avaient été trouvées à son domicile. Ce fut suffisant pour le condamner à cinq années d’emprisonnement, curieusement sous le statut de prisonnier politique. L’occupant britannique, à cette époque, ne s’embarrassait pas de faux-semblants. Sands, qui avait dû quitter l’école à quinze ans pour devenir apprenti, se plongea dans l’étude de l’histoire de l’Irlande, mais aussi celle du monde. Pour comprendre le sens de son combat pour la justice, l’égalité, la liberté. Il devint ainsi progressivement un ardent militant d’une République Socialiste Irlandaise. Une Irlande unie, débarrassée de toute connotation religieuse, ethnique, communautaire. A sa sortie de prison, en mars 1976, il mena parallèlement luttes politique et armée, en tant que volontaire de l’Irish Republican Army (IRA).
Six mois plus tard, Bobby Sands fut nouveau arrêté. Par une froide nuit d’octobre, la milice RUC, bras policier de l’occupant, intercepta un véhicule. Une brève fusillade éclata. Deux volontaires furent blessés. Bobby Sands, indemne, fut envoyé dans le sinistre Castlereagh, là où les “terroristes” sont interrogés, souvent sous la torture. Il y resterait sept jours. Avant de se faire condamner de nouveau, cette fois-ci à quatorze ans d’emprisonnement pour port d’arme, mais sans le statut de prisonnier politique. Le pouvoir britannique avait en effet compris que de tellesméthodes lui faisait mauvaise presse auprès de ses nouveaux partenaires de la Communauté Economique Européenne. Le Traité de Rome prévoit en effet que les membres doivent respecter certains principes démocratiques. Democracy in the Occupied 6, yer havin’ a laugh ? pour reprendre un chant populaire dans les stades.
Dans les H-Blocks, des quartiers de haute sécurité en forme de H, dans lesquels les prisonniers républicains (et aussi loyalistes) étaient jetés, Bobby Sands devint rapidement un meneur. Il participa activement aux diverses protestations contre le nouveau régime, de droit commun, auquel ils étaient soumis. Les Républicains refusaient le port de l’uniforme pénitenciaire, et devaient donc rester nus dans le froid des cellules. Suivant l’exemple de Kieran Nugent, le premier “droit commun”, ils firent même la grève de l’hygiène pendant plusieurs années. En parallèle, Bobby enseignait ce qu’il avait appris de l’histoire de l’île, du sens de leur lutte et du socialisme, à ses co-détenus. Il se découvrit aussi un talent de poète. Ses textes furent publiés à titre posthume. Ils racontent sa vie, personnelle ou politique (The H-Block Trilogy par exemple).
Pour reprendre le chant dédié à l’un de ses camarades, Joe McDonnell :
Then a hunger strike they did commence, for the dignity of man.
But it seemed that no one gave a damn
Une grève de la faim. Bobby, le leader, fut le premier à se porter volontaire, alors que certains auraient voulu le préserver pour continuer la lutte. Au cours des soixante-six jours de son calvaire, Sands fut élu député du Parlement de Westminster, dans une circonscription peu réputée pour ses affinités républicaines. Son combat et son don de soi avaient touché le peuple. The People’s Own MP, comme il serait chanté par la suite. Le peuple, mais pas l’occupant ni son tyran, Thatcher.
Le 5 mai 1981, Bobby Sands, tombé dans le coma, laissait échapper son dernier souffle.
Oh may God shine on you, Bobby Sands
For the courage you have shown
May your glory and your fame be widely known



L’Irlande est un pays passionnant.