21 novembre 1920, dimanche sanglant à Croke Park

En novembre 1920, cela faisait presque deux ans que la Guerre d’Indépendance Irlandaise avait commencé. Elle avait été déclenchée par la Forógra na Saoirse, la déclaration unilatérale d’indépendance rédigée en gaélique, en anglais et aussi en français que le premier Dáil Éireann, parlement auto-proclamé, avait approuvée le 21 janvier 1919. Jusquau printemps 1920, le conflit n’était pas des plus violents. Les nationalistes irlandais pratiquaient par exemple le boycott des membres de la Royal Irish Constabulary (RIC), et mettaient progressivement en place les structures de leur propre état en parallèle de l’administration coloniale. Les ouvriers irlandais refusaient également de collaborer avec cette dernière, comme les dockers de Dublin qui refusaient de décharger le matériel de guerre du pouvoir anglais. Le nouveau pouvoir avait pris le contrôle des campagnes, au point que le Trésor de la couronne avait cessé de lever le moindre impôt dans la plus grande partie de l’Irlande. Mais tout bascula lorsque le gouvernement de Londres décida de reprendre la situation en main par la force, en s’appuyant notamment sur deux nouvelles unités paramilitaires : les Black & Tans, forte de 7.000 vétérans anglais et écossais de la Première Guerre Mondiale dont la maxime n’était pas qu’elle dût être la Der des Ders ; et l’Auxiliary Division, moins connue mais tout aussi féroce, qui comprenait plus de 2000 anciens officiers de l’armée britannique.
L’assassinat du maire de Cork Tomás Mac Curtain devant femme et enfants en mars 1920 par des hommes masqués venus du poste de police voisin donna le signal de la répression du mouvement indépendantiste, tel qu’on peut le voir dans Le Vent se lève, le film de Ken Loach primé à Cannes en 2006. Trim, Balbriggan, Templemore, autant de petites villes mises à sac et incendiées par les Black & Tans et les Auxiliaires en représailles ou non des différentes actions menées par une Irish Republican Army (IRA) développant l’art nouveau de la guérilla. Durant l’été, le gouvernement de Londres décida de substituer à la justice civile des cours martiales pouvant disposer de la peine capitale et de l’internement sans procès à leur guise. Ce recours résolu à la manière forte masquait mal le désarroi qui grandissait chez l’occupant, et sa faiblesse face à un mouvement indépendantiste radical devenu populaire comme personne de l’aurait imaginé cinq ans plus tôt. Les représailles brutales renforçaient les Républicains, surtout lorsqu’elles contenaient une forte teneur symbolique. Ainsi à la fin octobre, après plus de deux mois de grève de la faim, le nouveau maire de Cork Terence McSwiney mourut dans la prison de Brixton après avoir été condamné à deux ans de réclusion pour une prétendue possession de documents séditieux. Et le 1er novembre, Kevin Barry devint le premier Républicain passé par les armes depuis les exécutions des leaders des Pâques Sanglantes de 1916.
Pour Michael Collins, Ministre des Finances du gouvernement irlandais et Directeur des services de renseignement de l’IRA, le temps était venu de frapper un grand coup, et d’abattre notamment le Cairo Gang, un groupe d’agents secrets britanniques opérant à Dublin. L’objectif de l’action était moins de venger McSwiney et Barry que d’empêcher cette unité de menacer l’IRA dans la capitale de l’île. Le dimanche 21 novembre au matin, les commandos de l’IRA qui prendraient le surnom des Douze Apôtres, et comprenaient notamment un futur Taoiseach des années 1960, Seán Lemass, se promenèrent tranquillement dans Dublin pour aller cueillir les cibles à leur domicile. On dénombra quatorze morts et six blessés, et un seul “apôtre” fut arrêté. On imagine bien la fureur des autorités coloniales et de ses forces armées. La nouvelle de l’audacieuse opération de Michael Collins s’était répandue dans la ville, mais cela n’avait pas empêché cinq milles Dublinois habitués à cette situation de guérilla à rallier Croke Park pour un match de football gaélique qui opposait Dublin à Tipperary.
Les avis des historiens divergent à partir de ce moment. Pour les uns, le massacre de Croke Park qui suivit l’après-midi fut préméditée en guise de représailles. Pour d’autres, la RIC et les Blacks & Tans pénétrèrent dans le stade pour fouiller le public, à la recherche d’armes, et auraient ouvert le feu en riposte à des tirs venus des gradins. Pas la peine de préciser que cette deuxième version est celle de Londres, et qu’elle servirait à nouveau pour le Bloody Sunday de 1972. Elle fut raillée par le Times qui était pourtant le chantre de l’unionisme ! Pour la plupart des historiens, si le massacre n’était sans doute pas planifié, la décision de venir s’en prendre au public d’un sport fortement lié au mouvement indépendantiste n’était sûrement pas due au hasard. RIC et supplétifs encerclèrent le stade, et notamment la tribune principale. Les premiers coups de feu ne tardèrent pas, d’abord par un officier ayant franchi le mur de l’enceinte. La foule croyait d’abord à des tirs à blanc, mais la panique se fit instantanée lorsque la mitrailleuse lourde entra en action. Contrairement à la scène reproduite dans le film consacré à Michael Collins, le véhicule blindé ne pénétra pas sur la pelouse pour tirer dans la foule, mais resta en dehors de Croke Park, tirant probablement depuis l’extérieur. L’officier en charge de l’opération devait par la suite reconnaître que ses hommes étaient sur-excités et semblaient prendre à tirer sur les civils qui tentaient de fuir, pris entre deux feux, car d’autres soldats les canardaient depuis le dehors. Le bilan s’éleva à quatorze morts, dont un joueur de Tipperary, Michael Hogan. Un jeune de homme de Wexford fut tué alors qu’il tentait de lui prononcer l’acte de contrition. Le corps d’un gamin de quatorze ans fut retrouvé, massacré à la baïonnette.
Dans la soirée, deux officiers de l’IRA ayant participé à la planification de l’exécution du Cairo Gang seraient capturés, torturés et tués alors qu’ils tentaient de s’évader alors qu’ils avaient été laissés sans surveillance dans une salle de la prison la mieux gardée ! Cela prouve que les Anglais et leurs sbires pouvaient agir contre leur ennemi sans s’en prendre à une population qui n’avait jamais été particulièrement sensible aux mouvements révolutionnaires radicaux. Pas un des spectateurs de Croke Park ne serait non plus suspecté d’être impliquée dans l’action de Michael Collins. Ce nouveau Bloody Sunday allait renforcer le soutien populaire au gouvernement d’Éamon de Valera. Dix-huit mois plus tard, le gouvernement britannique avait reconstitué son réseau d’espions à Dublin, et l’IRA planifiait une nouvelle opération similaire lorsque la trêve fut déclaré le 11 juillet 1921. Plus tard, la Gaelic Athletic Association (GAA) donnerait le nom de Hogan Stand à une tribune de ce stade entré tragiquement dans l’histoire irlandaise.

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